FREDERIC BASTILLE
D’après une nouvelle de Nady Nelzy
Dialogues
Ina Césaire & Nady Nelzy
Pièce radiophonique
Jouée et diffusée
Sur les RFO
Créé en 2002 à l’occasion de la commémoration
De
l’éruption de
1902/2002
SACD 2145JHK975
DEPOT 120590
FREDERIC BASTILLE, MULATRE
DE
(Version minutée)
Générique
musical : « La complainte du Mont
Pelé » : sur ce fond musical, lecture en voix off du nom
des comédiens et de leurs rôles. Fin de la musique (1,12mn).
Scène 1 :
VOIX OFF : Après le dernier Carnaval de 1902, Hôpital de
(Lambeaux de musiques, de chants et de rires
stridents. Une furieuse voix féminine, celle de Sœur Luc, tente de
calmer ses malades surexcitées. Celles-ci lui répondent par des
huées et des chansons lestes, reprises en chœur) :
CHANSON : A ti bolôm, gro
bolôm
Tshinbé-mwin, soukwé mwin (ter)
Livrézon pa ni
sézon…
Epi ki lajan - sa, man ké péyé loyé
kay-la ? (Bis) (1)
CHŒUR DES MALADES (Voix
féminines) : Non, non, ki rhont é sa ? (2)
UNE MALADE :
Faut bien qu’on
s’amuse !
SŒUR LUC : Vous appelez ça vous amuser ?
UNE AUTRE MALADE : Ma sè, ou konprann man té ké
rété isiya, pandan Kannaval té ka bat ? Sa ou ka di
mwin la, an ? Ou sav ki laj man ni, ma Sè : Man ni 25 ans asou
tèt mwin ! (3)
SŒUR LUC : Je vous ai déjà demandé d’essayer de
parler français ! Vous savez cependant que, native du
Sud-ouest, je ne comprends goutte
à votre patois !
UNE MALADE
(Avec un rire hystérique) : Man fè yan lafèt,
yèroswè ! Sakré Tambou ! Man pa mèm
sonjé man té malad toujou ! (4) (Elle
entonne l’air de la dernière biguine à la mode dont les
autres malades reprennent en chœur le refrain) :
(1)
Chant
leste de l’époque : Trad : Ah petit bonhomme, gros
bonhomme/ Tiens moi bien et secoue-moi/ Pas de saison pour la livraison…/
Sinon, avec quel argent pourrais-je payer mon loyer ?
(2)
Trad :
Non ! Pourquoi aurions-nous honte ?
(3)
Trad :
Croiriez-vous que je serais restée là pendant que le Carnaval
battait son plein ? Vous savez mon âge, ma sœur ?
J’ai 25 ans !
(4)
Trad :
Quant à moi, j’ai tant fait la fête, Sacré
Tambour, que j’en ai
oublié ma maladie !
CHANSON : Man Kaliko té ni trwa jèn ti fi
Trwa ti jèn fi ki té ka fè la vi (bis)
Pandan Man Kaliko pa la
Sé
ti fi-a ka janbé finèt
Pandan Man Kaliko pa la
Sé ti fi-a ka jwé klarinèt… (1)
SŒUR LUC : Mais vous avez donc perdu la tête ? Dois-je vous
rappeler que vous êtes malades ? La verette est une maladie
très contagieuse et votre inconséquence a du la propager en
ville !
UNE
MALADE PLUS AGEE : Ma
Sè, sé pa ou qui té ka mandé tant an bel
parôl an frasé, an ? Mi yonn ! (Elle articule en
détachant soigneusement les syllabes) : A-près- nous-le
dé-luge ! (Elle se met à chanter d’une voix
cassée) :
CHANSON :
Vié Madanm-la té ni an kaz an pay
Dèyè kay-la, té ni an pié piman
Shalè
a vié fanm-ma brilé pié pimann-an, shè…(2)
PREMIERE MALADE : Pas besoin de vous signer, ma Sœur ! Personne
n’a pu reconnaître vos malades bien-aimées ! Le
Mercredi des Cendres, tout le monde a le visage recouvert de farine !
DEUXIEME MALADE (Riant aux éclats) : An tout manniè (3), avec ce que nous envoie
AUTRE MALADE(Gaiement) : Quant
à moi, si je dois mourir bientôt, j’aurai au moins
profité de mon dernier Carnaval pierrotain ! Ta-a té sho,
mèm ! (4) (Elle se met à chanter) :
CHANSON :
Sur le bord de la rivière
Dé makoumè té ka fè dématé
Non ta yonn s’appelait Pierre
Non ta lôt-la s’appelait Amédée... (5)
Fuyant la salle
commune sous les rires et les
huées des
malades-carnavalières, qui vont en s’amenuisant, Sœur
Luc se réfugie (bruit de pas rapides) dans la chambre privée de
la vieille Elise ou elle pénètre après avoir frappé
discrètement à la porte.
(1)
Chant
leste de l’époque : trad : Madame Calicot avait 3 jeunes
filles/ qui menaient la grande vie :
En
l’absence de Mme Calicot / Ces jeunes personnes-là enjambaient
leur fenêtre/ pour jouer de la
clarinette…
(2)
(idem) : A la rue des Abymes/ dans une case en
paille/ vivait une vieille dame/ qui avait dans son jardin un
pimentier/ C’est la chaleur de la vieille dame/ qui mit le feu
à l’arbuste…
(3)
« De toute
manière… »
(4)
« Celui-là était
vraiment chaud ! »
5)
Chant
leste de l’époque : Sur le bord de la rivière / deux
invertis se divertissaient / L’un se nommait Pierre et l’autre
Amédée…
ELISE
(Voix lasse et âgée) :
Entrez !
SŒUR LUC (Indignée) : Vous avez entendu, Madame Elise ?
ELISE (Calmement) :
J’ai entendu, Sœur Luc…
SŒUR LUC : Ce sont des inconséquentes ! Des
inconséquentes et des… dépravées !
ELISE :
Ne soyez pas trop sévère, Ma Sœur. Beaucoup d’entre
elles sont jeunes… et elles ont si peur !
SŒUR LUC : La peur devrait les rapprocher de Dieu ! (Elle se calme)
Vous êtes bonne, Madame Elise et vous pardonnez toujours alors que
c’est moi qui devrais le faire… Nous savons tous ici que
c’est à votre dévouement que vous devez votre maladie.
Malgré votre grand âge, vous vous êtes donnée sans
compter pour soigner nos malades. C’est pourquoi j’ai chagrin de
leur ingratitude… Mais laissons cela ! Je ne suis pas venue pour me
plaindre de cette folle engeance ! Je tenais surtout à vous faire
savoir que Monsieur Frédéric Baste était encore
passé ce matin… Il a apporté des fruits de son jardin. Il
dit que vous avez toujours été friande de pommes-cannelles !
ELISE :
Je n’ai guère d’appétit, Ma Sœur…
Offrez-les aux autres malades…
SŒUR LUC (Alarmée) : Il faut manger, ma bonne
Elise ! Vous n’avez pas dans l’intention de vous laisser
mourir de faim ? Vous savez bien que ce serait pêché ?
ELISE (Tristement) :
Je meurs déjà de la verette, Ma Sœur. Pourquoi voulez-vous faire
durer mes souffrances ?
SŒUR LUC (Ton grave) : Notre vie est entre les mains du Seigneur,
Madame Elise ! Lui seul peut décider de la fin de notre temps sur
terre…
ELISE :
J’attends donc qu’il me rappelle à lui, Sœur Luc…
J’ai déjà beaucoup vécu…
SŒUR LUC : Elise, ma Chère, vous entendre parler de la sorte ferait
peine à votre Frédéric ! C’est lui qui vous a
obligée à accepter de vous installer dans cette chambre
confortable... Il vous est si attaché qu’il vient tous les jours
et que, tous les jours, il me supplie de le laisser vous rendre visite, en
dépit de la contagion !
ELISE (Suppliante) : Il ne faut pas lui céder, Sœur
Luc ! Frédéric est comme mon fils ! C’est moi qui l’ai
élevé et il me traite tout comme si j’étais sa
défunte mère - qu’elle repose en paix - et ce serait grand malheur s’il
devait attraper la maladie… Il fait tant de bien autour de lui…
SŒUR LUC : On le dit en effet homme de cœur… bien qu’il ne
fréquente guère les offices religieux…
ELISE :
Le Bon-Dieu saura, j’en suis sûre, reconnaître les siens, Ma
Sœur… Frédéric est un grand avocat et un homme aux
idées avancées… Il a hérité cela de feu son
grand-père qui se nommait, lui aussi, Frédéric et qui,
bien que mulâtre, avait connu l’esclavage ! C’est
pourquoi ses descendants se montrent si fort attachés à la
défense des pauvres et à la liberté… Savez-vous
qu’en sa prime jeunesse, à l’époque de
SŒUR LUC : Seigneur Jésus ! A Paris ?
ELISE (Fièrement) !
Parfaitement, ma Chère ! A Paris ! C’est son
maître, le Sieur Arnaud de Lunéville, riche béké de
Saint Pierre de
SŒUR LUC (Naïvement) : Sa Da ?
ELISE :
C’est ainsi qu’on nomme chez nous les gouvernantes...
SŒUR LUC (Emue) : Vous l’aimiez beaucoup, n’est-ce
pas ? Je l’entends à votre voix…
ELISE :
C’était pour ainsi dire ma grand-mère, Sœur Luc et,
tout comme à ma bonne mère, je lui dois tout ...
SŒUR LUC : Moi-même, je suis née à Mont de Marsan et je
ne suis jamais allée à Paris.
Ah,
Paris…
ELISE :
C’est aussi à Paris, le jour même de la prise de
SŒUR LUC : Voilà donc l’origine de ce patronyme !
ELISE :
On dit « Baste », à présent, par cette
vilaine manie qu’ont nos contemporains de tout simplifier… Pour
moi, personnellement, comme pour tous ceux qui refusent d’oublier, ils furent, demeurent
et demeureront les « Bastille » ! (Baissant le
ton) : N’y voyez aucune intention malveillante, Ma Sœur,
mais le temps, qui a passé, permet des révélations que
l’on devait jadis garder secrètes… Ce gros béké, Arnaud de
Lunéville, n’était pas seulement le maître du premier
Frédéric : Il en était également le
père naturel !
SŒUR LUC (à la fois scandalisée et curieuse) : Que me
dites-vous là ? Ma bonne Elise, il me reste quelque temps avant
Vêpres et j’aimerai, si vous le voulez bien, vous entendre me
narrer cette curieuse histoire…
ELISE :
Maya me l’a contée tant de fois que j’ai l’impression
d’entendre encore sa voix résonner à mon oreille…
(Musique d’épinette ou de clavecin).
Total :
6,30.
_______________________
Scène 2 : L’annonce du
départ.
Personnages : Maya, Frédéric, Arnaud de
Lunéville.
VOIX OFF :
Saint Pierre de
(sur mur d’images)
MAYA :
Je me souviens… Cette année là, la vie de
Frédéric, dont le nom est aujourd’hui sur les lèvres
de tous les pierrotains, devait prendre un tournant décisif… Cela
fait bien longtemps, déjà… Vingt ans, peut-être…
Frédéric allait vers sa 18ème année et moi, sa Da
depuis toujours, je devais approcher de mes 60 ans… Je dis
« sans doute », car j’ai toujours ignoré mon
âge exact… Comme certains esclaves de l’Habitation, je ne
suis pas née aux pieds de
Ce jour là, peu après
DE LUNEVILLE (Voix
d’homme mûr, habituée au commandement) :
Entrez ! (Bruit de porte) Maya, ferme la porte derrière toi ! (Maya
s’exécute : bruit d’une porte qui se referme)
Eh bien, Frédéric, toujours la mine austère ? Est-ce
que tu progresses dans tes études ?
FREDERIC
(Voix jeune et totalement dénuée d’aménité) : Je vous suis très reconnaissant de
m’avoir doté d’un précepteur, Maître. Je
travaille avec ardeur car je suis conscient de la rareté de ce
privilège accordé à un esclave.
DE LUNEVILLE :
T’ai-je souvent traité en esclave, mon garçon ?
FREDERIC :
J’aurai aimé que mes frères en servitude puissent disposer
des mêmes avantages que moi !
DE LUNEVILLE :
Tu ne vois donc aucune différence entre eux et toi ? (Ton
brusque) Approche… Ouvre la croisée… Que vois-tu, au
loin, vers l’Est ? (Bruit de fenêtre qui s’ouvre. Au
loin, chant d’esclaves au travail (1) et
son de tambour qui vont
s’atténuer à la reprise de la conversation) Alors, que vois-tu ?
FREDERIC :
Je vois des champs… Des champs de cannes à sucre…
DE LUNEVILLE :
Et que vois-tu dans ces champs ?
FREDERIC (Froidement) :
Je vois des hommes à demi nus qui travaillent, coutelas au poing !
(1) Chant de travail en créole :
Manzè Léroni, Dépayé / Manzè Léroni, wo / (bis) / Malavwa pa ni pikan / Malavwa pa
ka pikhé / Dépayé ala / Pa laghé sé kann-la…
(15 / 20 s).
DE LUNEVILLE
(Impavide) : Que font-ils ?
FREDERIC :
Ils coupent la canne. Ils la coupent pour votre compte…
DE LUNEVILLE
(Ton persifleur) : Vue acérée et analyse pertinente,
mon garçon ! Continuons ! Qui sont ces travailleurs ?
FREDERIC (Glacial) :
Ce sont vos esclaves, Monsieur de Lunéville !
DE LUNEVILLE :
A la bonne heure ! Et toi, Frédéric, as-tu
déjà coupé la canne ?
FREDERIC :
Jamais, Monsieur !
DE LUNEVILLE :
Et pourquoi, selon toi ?
FREDERIC :
Certains chiens ont le droit de rester au salon, d’autres errent sur les
routes, mais tous sont des chiens…
DE LUNEVILLE :
Je vois avec plaisir que les enseignements de ce précepteur ne te sont
pas inutiles ! Voilà que tu fais le philosophe ! Maya, sais-tu
qu’on me rapporte qu’il apprend mieux que mes cancres de
fils ? Cela met Madame de Lunéville en rage ! Que penses-tu de ce jeune bougre, toi,
sa propre nourrice ?
MAYA :
Maître, Frédéric est le soleil de mes vieux jours…
DE LUNEVILLE
(Goguenard) : Joli compliment ! N’est-ce pas,
Frédéric ? Maya parle comme un livre ! Suivrait-elle
les mêmes enseignements que toi ?
MAYA
(Fièrement) : Au jour
d’aujourd’hui, Maître, je sais déjà lire !
FREDERIC :
Maya ne me quitte jamais ! Elle remplace la mère que je n’ai
pas eu le bonheur de connaître…
DE LUNEVILLE (Brusquement
gêné) : Bon ! Je ne vous ai pas fait venir ici pour
évoquer le passé ! Alors, allons droit au but : vous
n’ignorez pas que je prévois de partir pour
MAYA :
On m’a dit ça… Tout le monde sait, par ici, que vos envies
de bouger vous reprennent à peu près tous le trois ans, à
même époque… Ce n’est pas pour rien que vos amis du
Cercle de l’Hermine vous surnomment « le béké
voyageur » !
DE LUNEVILLE
(Abrupt) : J’ai décidé de vous emmener à
Paris !
MAYA
(Interloquée) : Emmener
qui ?
DE LUNEVILLE :
Toi… et Frédéric !
FREDERIC et MAYA (Ensemble) :
Moi ? Paris ?
DE LUNEVILLE : Vous deux ! A Paris !
FREDERIC
(Calme) Et pourquoi cela, je vous prie ?
DE LUNEVILLE
(Impérieux) : Parce que tel est mon bon plaisir ! (Ton
brusquement radouci) : Maya, ma chère, tu sais bien que je
n’apprécie que la cuisine antillaise et que la tienne est la
meilleure de toutes !
MAYA (Rêveuse) : Moi, en France ? Je n’ai pris le bateau
qu’une fois… Mais j’étais si petite…
FREDERIC (Amer) : Un aller sans
retour, il me semble et pas en première classe, d’après ce
que je me suis laissé dire…
DE LUNEVILLE
(Furieux) : Epargnez-moi ces souvenirs morbides ! Quoi ?
Je vous fais un cadeau royal et vous faites la fine bouche ! Enfin,
Frédéric ! Ne me dis pas que le vaste monde ne te tente
pas ? Tu ne sautes pas sur l’occasion de voir autre chose que cette
vieille Montagne à fondrières ? Tu as peur de regretter ces champs de cannes
que tu n’as pas connus ?
FREDERIC : Je n’ai pas cultivé la terre, Monsieur, mais vous
m’avez, Dieu seul sait pourquoi, donné loisir de cultiver mon
esprit ! Est-ce pour me permettre de mieux apprécier la bassesse de ma condition que vous
m’avez laissé accéder à la réflexion ?
N’auriez-vous pas fait un choix plus judicieux
en faisant de moi l’un de ces « nègres à
talent », comme vous les nommez, qui ont appris à mener un
attelage, à construire des cases ou à transformer le fer. Pour un
homme qui ne s’appartient pas, un bon métier manuel - cocher,
charpentier ou chaudronnier - n’est-il pas préférable
à la maîtrise du discours en latin ou à celle des principes de la
géométrie ? Cette stupéfiante offre de voyage
aurait-elle un sens caché ou ne s’agirait-il que d’une
nouvelle fantaisie ?
MAYA (Alarmée) :
Frédéric !
DE LUNEVILLE (Ton
indulgent) : Laisse donc, ma bonne Maya ! Ne dirait-on pas qu’il
me reproche mes bienfaits ?
FREDERIC (Rêveur)
: Mon précepteur m’a parlé de philosophes parisiens aux
idées si éclairées que leurs lumières seraient, dit-il,
capables de faire vaciller les fondements de l’Ancien et du Nouveau
Monde…
DE LUNEVILLE (Amusé) : Et tu
prendrais le risque de manquer à ce rendez-vous des grands
esprits ? (Reprenant son sérieux) : Cela
t’étonnera sans doute, mon garçon, mais je suis, moi aussi,
curieux d’ouïr autre chose que le ronronnement sans surprise de nos
gras békés locaux et les jérémiades d’une
épouse aigrie… J’ai hâte de connaître
d’autres visages, d’autres salons et d’autres
idées… Alors, qu’en penses-tu, Frédéric ?
Et toi, Nourrice ? Tu seras ma gouvernante et Frédéric sera
mon secrétaire !
MAYA (Enthousiaste) Je suis partante, Maître !
FREDERIC (Calmement)
: Je suis partant moi aussi,
Monsieur de Lunéville !
DE LUNEVILLE
(Ravi) : Ma vieille Maya, il va te falloir préparer
notre bagage ! Paris, nous voilà !
-6,30mn-
________________________________
Scène 3 : Le rapt, le voyage, la vente
Personnages : Maya et Frédéric.
_______________________________
VOIX
OFF : Paris. Mars 1789.
Hôtel de Lunéville. Paris.
(Maya chante quelques phrases d’une vieille
mélopée africaine aux accents nostalgiques :
«Malaïma ».
FREDERIC : Raconte-moi encore l’Afrique, Maya…
MAYA :
Frédéric, mon petit, je t’ai déjà cent fois
contée cette triste histoire…
FREDERIC :
Je veux l’entendre encore une fois, Maya, ici, à Paris, en
1789 !
MAYA :
…Ce jour là, garçon, comme tous les autres jours et
à l’instar des autres parents, mon père et ma mère
nous laissèrent au village, mon frère Oludah, ma sœur
Azilé et moi-même, ainsi que les autres enfants, sous la garde des
anciens.
Ils partirent aux champs en nous faisant mille
recommandations car, depuis peu, d’étranges rumeurs se
répandaient de concessions en concessions. Comme chaque matin, du haut
de la petite butte, je fis un signe d’adieu en direction de la longue
file des adultes qui s’éloignait vers le Sud. Je n’avais pas
encore dix ans et j’ai passé l’essentiel de cette
journée qui était belle et ensoleillée à jouer avec
les fillettes du village. A l’époque, mon petit frère Oludah était
à peine âgé de neuf ans et Azilé, ma sœur aînée, avait
presque deux ans de plus que moi…
Avant la tombée du soir, ma grand-mère
maternelle nous appela et nous intima l’ordre de regagner les limites de
notre enclos pendant qu’elle irait, avec les autres femmes
d’âge, quérir de l’eau au puits situé un peu
à l’écart du village…
Je somnolais déjà, la tête
posée sur le giron de ma grande sœur, Azilé, qui fredonnait
un air doux, celui - là même que je chantais tout à
l’heure… (Elle fredonne l’air, à bouche
fermée, pendant quelques secondes). Quelques minutes après
leur fin, j’ignorais encore que je vivais alors mes derniers instants de
bonheur…
Subitement, plusieurs étrangers qui
s’exprimaient en une langue bizarre surgirent du néant et se
jetèrent sur nous. Nous n’eûmes même pas le temps de
pousser un cri. Ils nous
bâillonnèrent, nous lièrent mains et jambes et nous
transportèrent, ma chère sœur et moi-même, à
dos d’homme… Nous fûmes brutalement arrachées
l’une à l’autre et je ne devais jamais revoir ni mon
village, ni les miens…
Quant à la traversée… Je ne puis
évoquer qu’un long cauchemar, peuplé de lambeaux
d’images douloureuses mais fugaces… Le navire craquait et
tanguait… J’ai du souffrir du mal de mer et j’ai passé
le voyage couchée à fond de cale, entourée d’hommes
et de femmes hagards et gémissants. Leur situation était pire que
la mienne car mon jeune âge m’avait épargné les fers.
Par un étroit soupirail qui permettait aux captifs de respirer,
j’entrevoyais parfois l’océan, comme un éclair vert
couronné de mousse blanche et le ciel, sombre ou clair, selon
l’heure… Parfois, la trappe qui donnait sur le pont s’ouvrait
et les bottes d’un homme apparaissaient brièvement dans mon champ visuel. J’entendais
sans comprendre les ordres qu’il aboyait. (Voix d’homme. Ordres
gutturaux). Parfois, une femme en pleurs regagnait, à demi nue, sa
misérable couchette. Parfois, un homme, au dos lacéré
était brutalement projeté sur le sol de la cale sombre.
J’ai entendu des cris et j’ai vu couler du sang. Je
n’oublierai jamais l’odeur… Cette odeur de goudron, de sueur
âcre, de déjections et de souffrance humaine. Je songeais à mes chers
parents, à mon village et je pleurais…(Chant
« Malaïma », à bouche fermée).
Comment aurais-je pu imaginer, en débarquant
sur la terre inconnue que ce que je venais de vivre n’était que le
début de mes souffrances ? De la multitude d’humiliations que
devait me faire subir mon amère condition d’esclave,
l’expérience de la mise en vente fut sans conteste la pire
Je ne puis sans frémir me souvenir du jour
fatidique où, après nous avoir durement frotté le corps
d’un mélange de sable et de sel, puis lavés à grande
eau et oints d’huile, nous fûmes, mes compagnons d’infortune
et moi-même, entraînés de force vers un lieu tenu secret et dans la totale ignorance
de notre sort futur… Sous la menace du fouet, nos gardes chiourmes nous
enchaînèrent les uns aux autres par groupes de six et nous
contraignirent, quasi nus, à nous diriger vers la place du port ou
était installée une longue estrade en bois mal équarri.
Parqués dessous, nous attendîmes longtemps, tandis qu’une
foule d’hommes blancs richement vêtus s’assemblait peu
à peu autour de nous. Un maquignon hurlant, brandissant sa chicotte,
nous faisait sortir par petits lots de notre abri précaire. Les femmes
gémissaient, tentant de masquer leur nudité
dévoilée et les nourrissons hurlaient, accrochés au sein
de leur mère…
Les hommes adultes furent d’abord, un à
un, offerts aux regards de la foule et c’est seulement à ce moment
que, saisie d’horreur, je me rendis compte de l’intention de nos
bourreaux : on nous vendait ! On nous vendait à l’encan,
comme du bétail au marché !
Le premier que je vis traiter ainsi était un
homme à la peau très noire que j’avais déjà
remarqué sur le navire en raison de sa haute stature et de sa corpulence
massive. Je ne savais d’où il venait car il ne parlait pas ma
langue : lors de l’infamant voyage, nous avions tout naturellement
eu tendance à nous rassembler, autant que possible, selon notre
appartenance ethnique.
Par précaution, on lui avait conservé
chaînes aux pieds et entraves aux mains. Je regardais ce géant
terrassé, immobile et le visage sillonné de larmes amères
qu’il ne pouvait essuyer. J’ignorais alors qu’un homme puisse
pleurer. Jusque là, je croyais que seuls les enfants versaient des larmes…
Encouragé par le marchand, un géreur monta sur l’estrade et
se mit à lui palper les membres et les cheveux. Il lui fit ouvrir la
bouche et inspecta soigneusement sa denture. Je vis alors le regard du colosse
noir se fixer sur son négociateur et ce que je pus y lire me
glaça le sang… Ce n’était pas de la peur. Ce
n’était plus de la
honte. Je sus plus tard que c’était de la haine… (Bref
moment de silence)
Eh bien, Frédéric… Tu ne
m’as même pas interrompue… Tu n’as rien à
dire ?
FREDERIC (Grave) : J’ai quelque chose à dire, Maya :
j’ai hérité de la haine de cet homme !
6,30mn
________________________________
Scène 4 : Origine de
Frédéric
Maya et Frédéric
________________________________________________
FREDERIC (tendre,
mais grave) : Maya, ma douce Maya, tu sais combien je
t’aime ?
MAYA : Ish-mwin, ou konprann
man pa konnèt ou ? Wou
mèm, ou ni an bagay pou mandé mwin (1) ? On dirait
que, depuis que nous avons traversé la mer, tu es comme
dévoré de curiosité…
FREDERIC :
Je voudrais t’entendre parler de ma mère, Maya ! Tu
m’as seulement appris qu’elle était esclave, qu’elle
s’appelait Reine et qu’elle est morte…
MAYA :
Qu’est-ce que tu veux savoir de plus, mon petit ?
FREDERIC :
Je veux savoir tout ce que tu sais d’elle ! Comment suis-je
né, Maya ? Tu ne peux pas te taire indéfiniment !
Quelques esclaves m’ont parlé et, depuis ma prime enfance,
j’ai du subir de nombreuses allusions concernant mon origine, mais je
n’en connais en fait que
quelques bribes…
MAYA :
Je me doutais bien que ce jour là devait arriver… J’ai
connu ta maman, c’est vrai… Elle est arrivée un jour
à l’Habitation, parmi un petit groupe d’esclaves que le
vieux De Lunéville avait fait acheter la veille par son
géreur… Elle devait avoir 15 ou 16 ans…
FREDERIC :
Décris-la moi… Comment était-elle ?
MAYA :
Farouche, mon fils ! Farouche comme une gazelle africaine !
Impossible de lui tirer un mot, à tel point que certains l’ont un
temps cru muette, mais ces yeux parlaient pour elle : ils lançaient
des éclairs. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appela
Reine !
FREDERIC :
On m’a dit qu’elle était belle ?
MAYA : Shyin pa
ka fè shat, mon fi (2) ! Tu lui ressembles… Elle était sombre et
belle comme la nuit, longue et
mince comme la liane… sa peau était lisse et moirée, ses
pommettes hautes et ses yeux en forme d’amandes… Certains disaient
qu’elle était d’une race de bergers : les Foulbé, si je me souviens
bien…
FREDERIC : Elle a travaillé dans les cannes ?
MAYA :
Pas longtemps, mon fils, pas longtemps… Sa beauté l’a
vite fait remarquer par les
maîtres et elle a été choisie pour le service à la
table de l’Habitation… Mais ils n’ont pas pu la garder…
FREDERIC :
Pourquoi ?
MAYA :
On dit qu’il s’est passé d’étranges
choses… On a parlé de békés qui étaient
tombés malades après avoir soupé chez les de
Lunéville… Lorsque le vieux Monsieur a trépassé dans
les vomissements, on a placé Reine au blanchissage…
_______________________________________________________
(1) Trad : Je te connais bien, mon fils : Tu as
quelque chose à me demander…
(2) Trad : proverbe
antillais : les chiens ne font pas de chats (Sens de « telle
mère, tel fils »)
FREDERIC :
On l’a soupçonnée ?
MAYA :
Peut-être…
FREDERIC :
On l’a fouettée ?
MAYA :
Fouetter Reine ? Non, mon petit … on n’a pas
fouetté Reine !
FREDERIC :
Parce qu’il n’y avait pas de preuves ?
MAYA (Avec
un rire sans joie) : Non pas ! D’autres esclaves ont
été fouettés, et même mis à mort sur de
simples soupçons… Mais Reine, c’était Reine…
FREDERIC :
Que veux-tu dire ? Elle bénéficiait donc d’un statut
privilégié ?
MAYA :
Tu as trouvé le mot exact, mon fils : un statut
privilégié !
FREDERIC :
Et pourquoi ça ?
MAYA :
Tu veux vraiment le savoir, mon petit ?
FREDERIC : Je t’en
prie…
MAYA :
Frédéric, écoute-moi sans te fâcher : la
beauté de Reine, ta mère, avait, bien contre son gré,
éveillé une vive passion…
FREDERIC :
Ne tourne pas autour du pot, Maya ! Etait-elle de mœurs
faciles ? A-t-elle eu un amant dans la caste
privilégiée ?
MAYA :
Frédéric, mon garçon… Comme tu parles !
FREDERIC :
J’ai dix-huit ans, Maya ! Je ne suis plus un enfant !
MAYA :
Reine n’a pas eu d’amant, Frédéric, elle a eu un
bourreau…
FREDERIC :
Qu’essaies-tu de me dire ?
MAYA :
A l’époque, le jeune Maître, Arnaud de Lunéville,
venait tout juste de prendre femme… L’année
précédente, il avait fait, pour complaire à son vieux
père, ce qu’il était convenu d’appeler un beau
mariage. Il avait épousé en grande pompe, à
FREDERIC :
Et quel rapport avec ma mère ?
MAYA :
J’y viens, mon petit… Ne sois pas aussi impatient ! A peine le
jeune marié, Arnaud de Lunéville, eût-il posé son
premier regard sur Reine, la belle esclave nouvellement achetée par son
père qu’ il fut immédiatement saisi d’une
irrésistible passion…
FREDERIC :
Il en est tombé amoureux ?
MAYA :
Frédéric, cher, le sentiment que lui inspira ta mère
s’apparentait moins à
l’amour qu’à la rage !
FREDERIC :
Et ce sentiment ne fut pas partagé ?
MAYA :
Loin de là, Frédéric ! Dès le premier jour,
Reine ressentit une aversion marquée pour le jeune maître qui
s’ingénia pourtant, par la suite, à la séduire par
de menus cadeaux ou par des attentions particulières… C’est
ainsi qu’il lui épargna le pénible travail dans les champs
de canne à sucre.
FREDERIC :
Et ma mère ne lui fut pas reconnaissante ?
MAYA :
Reconnaissante ? Bien au contraire ! Devant ce favoritisme qui
l’isolait de ses camarades de misère, les esclaves, son aversion
naturelle pour le béké ne fit que s’exacerber…
FREDERIC :
Comment une simple esclave pouvait-elle exprimer ce sentiment ?
MAYA :
Justement ! Cela lui étant interdit, elle devait ronger son frein
car ses prérogatives, quoique réelles, n’étaient pas
illimitées. Ce rappel constant à la situation servile que son
caractère indomptable lui rendait insoutenable ne fit
qu’exaspérer sa vindicte…Poursuivie sans relâche par
les assiduités du jeune maître qui, par orgueil, souhaitait
obtenir des faveurs non imposées, elle choisit le marronnage et s’enfuit dans les
mornes…
FREDERIC :
Elle fut reprise, naturellement ?
MAYA :
Il ne pouvait en être autrement ! De Lunéville, que la fuite
de Reine avait rendu comme fou jeta à sa poursuite de véritables
meutes d’hommes et de chiens qui écumèrent campagnes et
forêts. Elle avait tenté de rejoindre un groupe de nègres
marrons qui, disait-on, avait établi un camp dans les hauteurs mais,
dans sa méconnaissance du terrain, elle n’avait jamais pu
retrouver leurs traces et,
s’étant égarée, vécut huit jour, errante et
solitaire, en se nourrissant uniquement de baies sauvages et buvant l’eau
des sources. Lorsque les sbires du Propriétaire l’eurent
retrouvée, ils la ramenèrent à l’Habitation pieds et
poings liés, amaigrie mais inflexible. Ni une plainte, ni un mot ne
s’échappèrent de ses lèvres, lorsqu’on la jeta
dans la poussière, aux pieds du jeune maître.
FREDERIC :
Que fit-il ?
MAYA :
A la stupéfaction générale, devant tous les esclaves
rassemblés pour l’ exemple et sous les yeux de sa mère et
de son épouse, il se pencha vers la femme pantelante pour la
redresser… mais celle-ci, dominant son épuisement, se leva
d’un bond, évitant la main tendue de son maître… et tu
ne sais pas ce qu’elle fit alors, Frédéric ? Tu ne
sais pas ce qu’elle osa faire ? Elle cracha sur le sol, à
deux pas des bottes reluisantes d’Arnaud de Lunéville !
FREDERIC (Fièrement) :
C’était bien une Reine, Maya !
MAYA :
Eh bien, mon pauvre petit, c’est de ce geste que tu naquis ! A la
fois humilié et ébloui, le jeune béké se rendit,
à la nuit tombée, dans le cachot ou l’on avait
garrotté et enfermé la belle marronne et il abusa
d’elle… Neuf mois après, mon cher enfant, tu voyais le
jour…
FREDERIC (Amer) : Joli produit que celui
d’un viol, et belle origine pour le teint clair que certains
m’envient… (Saisi d’une rage froide) : Monsieur
De Lunéville est un criminel !
MAYA :
Il fut criminel, c’est vrai, mais poussé par une dévorante
passion de jeunesse qu’il ne sut ni ne put maîtriser. Après
la mort de Reine, il du souffrir de
pénibles remords, car les punitions corporelles furent désormais
épargnées à tous ses esclaves : on ne fouetta plus
jamais sur ses terres ! C’est un autre homme,
aujourd’hui…
FREDERIC :
Dieu pardonne, moi pas ! On m’a dit que ma mère mourut en
couches. Je suppose que ce fut en me maudissant, moi, le mulâtre ?
MAYA :
Il était dit, mon cher enfant, que Reine étonnerait tout le monde
jusqu’à son dernier souffle... Le travail avait en effet
été long et difficile et l’épuisement de la jeune
accouchée laissait envisager une issue fatale... Lorsque la matrone,
après t’avoir baigné et frotté des herbes
bénéfiques, te posa sur son coeur, ta mère
t’effleura d’une caresse et, elle qui était connue pour son
fier mutisme, parla enfin et ce fut pour dire tout doucement, juste avant
d’expirer : « Je t’aurais aimé, mon
fils ! »
-6,30mn-
____________________________
Scène 5 : Hôtel particulier De
Lunéville. Ile Saint Louis.
Paris. Mai 1789
______________________________________________________________
(Après dîner chez Arnaud de
Lunéville. Ses invités :
D’un ciel brûlant lointaine fleur
Ourika, fille infortunée
Déplorait ainsi son malheur :
Toi que désiraient mes transports
Tu me cachais que sur tes bords
Je ne serais jamais aimée…
Blanche
couleur, couleur des anges
Mon âme est indigne de toi
Aux cieux puissants que de louanges
Si
tu l’avais faite pour moi…
Mais pour l’oubli tu m’as formée
D’Ourika termine le sort
C’est
un si grand bien que la mort
Pour qui ne fus jamais aimée… »
(L’assistance applaudit à tout rompre).
HUGUES DE CHARDONNAY : Permettez moi de vous baiser la main,
chère Dame ! Quelle voix exquise ! Arnaud, mon cher, on ne
pouvait rien espérer de plus raffiné après de telles
agapes ! En dépit des restrictions alimentaires dont nous souffrons
à Paris, ton repas était délicieux et les plats
relevés à souhait ! c’est bien simple : on se
serait cru à la
Martinique !
DE LUNEVILLE :
Tu entends ça, Maya ! On reconnaît tes talents !
MAYA :
Je vous remercie, Monsieur.
DE LUNEVILLE :
Sage précaution, il faut le reconnaître, que d’avoir
songé à emporter dans tes bagages ton esclave
cuisinière…
BERNARDIN :
Le terme d’esclave, Monsieur de Chardonnay, sera, j’en suis
persuadé, bientôt obsolète !
DE CHARDONNAY : Vous n’y pensez pas, cher ami ! Comment voulez-vous
que vivent nos colonies, sans l’esclavage ? Nous autres,
propriétaires terriens, qui avons construit ces terres lointaines,
serions tous ruinés et le royaume de France en subirait, croyez-moi, un
fort désastreux contrecoup économique !
BERNARDIN : Les problèmes économiques doivent, selon moi,
céder le pas à ceux
qui concernent les droits de l’homme !
DE CHARDONNAY : Je n’ai pas l’heur de vous connaître,
Monsieur, mais mon ami Arnaud m’a appris votre nom et - à moins qu’il ne
s’agisse que d’un pseudonyme - il est également celui
d’une ville qui est chère à mon cœur : Saint
Pierre ! Vous m’avez, je
vous l’avoue, l’air d’un doux rêveur, Monsieur Saint
Pierre et cela n’a rien d’étonnant… Ne m’a-t-on
pas dit que vous étiez écrivain ?
DE LUNEVILLE
(Intervenant pour éviter à la conversation de prendre un tour
désagréable) : Et un fort brillant
écrivain !
BERNARDIN :
Il existe des gens qui demeurent toujours insensibles aux belles lettres, comme aux grands
sentiments…
DE LUNEVILLE :
Je l’ai beaucoup aimé, moi aussi…
BERNARDIN :
La fin tragique de ce bel amour serait donc l’unique thème qui,
dans mon pauvre récit, a pu vous émouvoir ?
BERNARDIN (gêné) :
Mes nombreux voyages m’ont en fait emmené vers d’autres
cieux…
DE CHARDONNAY (Moqueur) : N’étant pas très
féru en littérature, je ne me targuerai pas d’avoir lu
votre roman, Monsieur Saint Pierre, mais je me suis laissé conter un
passage qui, je l’avoue volontiers m’a arraché un
sourire : c’est celui ou vous évoquez, m’a-t-on dit,
les doux ébats des amoureux « à l’ombre des
ananas en fleurs ». Pauvres jeunes gens ! Cette plante piquante
et quasi rampante, courante dans le Nord de mon île, me paraît plus
propice aux démangeaisons qu’aux caresses…
BERNARDIN (Ignorant
l’intervention du béké) : Madame, accepteriez-vous
de jouer à la devinette ?
BERNARDIN :
J’aurai, si vous le permettez, plusieurs questions à vous poser,
belle dame … En voilà la première : de quelle couleur
est votre ravissante robe ?
BERNARDIN :
En effet. Et ce ravissant mouchoir brodé que vous portez de temps en
temps à vos lèvres. De quelle matière est-il fait ?
DE CHARBONNAY : On peut se le demander, en effet !
BERNARDIN :
C’est vous rappeler comme il sied à mon bon souvenir, Monsieur de
Chardonnay ! Lorsque vous prenez le frais, après souper, sur la
véranda de votre habitation, que prisez-vous ?
DE CHARBONNAY : Par Dieu, comme tout un chacun ! Je prise du tabac !
BERNARDIN :
Et les épices ? Aimez-vous la cuisine épicée,
Monsieur de Chardonnay ?
DE CHARDONNAY : Je suis un homme des îles, Monsieur
l’écrivain !
BERNARDIN :
C’est évident ! Revenons à vous, Madame. Quelle est
donc la boisson chaude et veloutée que vous dégustez avec tant de
grâce dans cette tasse de fine porcelaine ?
BERNARDIN : Autant dire du chocolat !
BERNARDIN :
Et qu’avez-vous bu ce matin, au réveil ?
BERNARDIN :
Loin de moi cette idée saugrenue, Madame
BERNARDIN :
Permettez-moi, Madame, de répondre à votre place : Cette
immaculée blancheur et les couleurs qui la rehaussent, vous les tenez du fard !
BERNARDIN :
Madame, j’ai regret de vous dire que, dans mon ouvrage, un fait important
vous a échappé : S’il s’agit bien d’un roman d‘amour, il
se déroule sur un fond tragique…Un fond tragique que connaissent
bien Messieurs de Lunéville et de Chardonnay, ici présents :
celui de l’esclavage !
DE CHARDONNAY : Chez Monsieur Saint Pierre, ce thème semble
décidément tourner à l’obsession !
BERNARDIN :
(A de Chardonnay) : Je m’appelle Bernardin de Saint Pierre,
Monsieur de Chardonnay ! (A la marquise) : Madame, Ces belles
couleur de rouge et d’indigo dont se parent nos belles dames, le rose de
leurs joues, le nacre de leur teint, le coton dont elles ouatent leurs jupes,
le sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner, les liqueurs
fortes et les épices qui relèvent la saveur de leurs soupers
galants… C’est la main de ces malheureux noirs qui a
préparé tout cela pour elles ! Femmes sensibles, vous
pleurez aux tragédies, mais ce qui sert à vos plaisirs est
mouillé des pleurs et teint du sang des hommes !
DE CHARDONNAY (Furieux) : Monsieur, vous dépassez les limites de
la bienséance !
BERNARDIN (Cinglant) :
Je ne reçois aucune leçon de bienséance d’un homme
qui en fait fouetter d’autres !
DE CHARDONNAY : Pas des hommes, Monsieur ! Des nègres !
BERNARDIN :
Par respect pour la table et pour la personne de notre hôte, je ne vous
demanderai pas raison de l’infamie que vous venez de prononcer, Monsieur
de Chardonnay ! (S’adressant à De Lunéville) :
Arnaud, mon cher, je suis au regret de devoir vous quitter…
DE LUNEVILLE :
Messieurs, voyons, asseyez vous donc… nous sommes entre gens du monde
et…
DE CHARDONNAY : Je ne suis pas du monde de ce Monsieur !
BERNARDIN :
Vous m’en voyez ravi, Monsieur ! Le Nouveau Monde sent la
chicotte !
DE LUNEVILLE (Légèrement éméché, agitant une
sonnette) : Maya !
MAYA :
Monsieur…
DE CHARDONNAY (Grommelant) : Monsieur ? Le mot
« Maître » écorcherait-il les lèvres
de cette moricaude ?
DE LUNEVILLE : Maya, ma chère, Frédéric s’est
réfugié dans sa chambre pour étudier les textes de
Monsieur de Voltaire. Veux-tu, je te prie, lui faire savoir que je les mande
tous deux, lui et son livre… (Sortie de Maya. De Lunéville,
s’adressant à ses invités) : Vous plairait-il une
goutte de cet excellent rhum vieux, chers amis ? On dit qu’il efface les humeurs
sombres… Tiens, voilà Frédéric… Entre, mon
garçon et salue la compagnie…
(S’adressant à De Chardonnay) : Te remets-tu ce jeune homme, toi, Hugues de
Chardonnay, qui a grandi à mes côtés à Saint Pierre
de
DE CHARDONNAY (Gêné) : En effet, il me semble que son visage ne
m’est pas tout à fait
inconnu… Ne faisait-il pas partie de ta domesticité,
à l’Habitation de
DE LUNEVILLE : C’est exact, Hugues, mon bon ami. Je ne te pensais pas
aussi physionomiste !
C’est qu’il y avait pourtant beaucoup de… monde
à mon Habitation de
FREDERIC (Lisant,
impavide) : « Ceux dont il s’agit sont noirs depuis
les pieds jusques à la tête et ils ont le nez si
épaté qu’il est presque impossible de les
plaindre… »
6,30 mn
_______________________________
6ème Scène : Hôtel
particulier de Lunéville. Arnaud et Frédéric puis Arnaud
seul.
_________________________________________________________________
DE LUNEVILLE
(plutôt éméché) : Ils sont tous
partis ?
FREDERIC :
Tous.
DE LUNEVILLE :
Maya est allée se coucher ?
FREDERIC :
Elle a en effet fini par se décider à suivre votre conseil…
Elle est fort lasse…
DE LUNEVILLE : C’est une brave femme…
FREDERIC : Une très brave femme, certes… Le bonsoir,
Maître…
DE LUNEVILLE :
Demeure, Frédéric… Il n’est pas si tard… Pour
une fois que nous pouvons converser en tête à tête. Assieds
toi donc…
FREDERIC :
Je préfère rester debout, Maître.
DE LUNEVILLE :
Sers-toi un peu de rhum millésimé. Sais-tu qu’il a plus
d’âge que toi ?
FREDERIC :
Je ne bois jamais d’alcool, Maître !
DE LUNEVILLE :
Que tu es rigide ! Et pourquoi cela ?
FREDERIC :
J’ai toujours pensé que le rhum n’était rien
d’autre que la sueur du nègre !
DE LUNEVILLE :
Encore un de tes aphorismes ! Je me flattais de penser que, ce soir au
moins, tu serais content de moi !
FREDERIC :
Content, Maître ?
DE LUNEVILLE :
N’as-tu pas apprécié la façon dont nous avons
berné le gros Chardonnay ? Cet imbécile m’agace depuis
l’enfance…
FREDERIC :
Monsieur de Chardonnay m’indiffère, Maître, mais j’ai
fort apprécié la lecture du texte de Monsieur de Voltaire !
DE LUNEVILLE : Frédéric, cesse donc de m’appeler
Maître, ça m’agace !
FREDERIC :
Et comment donc puis-je vous nommer, Maître ?
DE LUNEVILLE :
Monsieur suffira amplement.
FREDERIC :
Va pour Monsieur.
DE LUNEVILLE :
Tu as une tendance naturelle à
l‘insolence, n’est-ce pas ?
FREDERIC :
Je ne sais de qui je la tiens, Monsieur. Je suis né de parents
inconnus…
DE LUNEVILLE :
Allons, Frédéric… Tu ne me feras pas croire que Maya ne
t’a jamais parlé de tes origines !
FREDERIC :
Elle m’en a parlé, en effet, mais j’ai tenté
d’oublier ce qu’elle m’en avait dit ! Il n’y avait
rien là de bien réjouissant…
DE LUNEVILLE (se
servant un verre de rhum) : Tu sais donc qui était ta
mère ?
FREDERIC : Je le sais… On l’appelait Reine…
C’était une africaine… et une esclave.
DE LUNEVILLE : Une esclave, oui, mais d’une rayonnante beauté.
FREDERIC :
Une beauté qui fit son malheur.
DE LUNEVILLE :
Et Maya a-t-elle fait allusion à ton père ?
FREDERIC :
Elle a fait allusion à mon géniteur. Oui, Maître.
DE LUNEVILLE :
Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler
Maître !
FREDERIC :
Oui, Monsieur !
DE LUNEVILLE :
Et sers-moi à boire, Frédéric ! J’ai la gorge
sèche ! (Bruit de verre qu’on remplit… claquement de
langue. Ton brusquement brutal) : T’a-t-elle
révélé que c’était moi ?
FREDERIC :
Elle m’a dit que j’étais le produit d’un viol !
Seriez-vous un violeur, Monsieur de Lunéville ?
DE LUNEVILLE (Furieux) :
Prends garde, mon garçon ! Tu dépasses les bornes ! (Cherchant
à retrouver son calme) : J’étais jeune,
Frédéric… et j’étais fou d’amour.
FREDERIC :
Ce que vous ressentiez n’était pas de l’amour, Monsieur,
c’était un coup de sang ! Le désir brutal d’un
nanti !
DE LUNEVILLE :
Qu’en sais-tu ? Qu’en savent tous ceux qui m’ont si
durement jugé ? Sa mort
m’a brisé le cœur !
FREDERIC :
C’est pourtant vous qui l’avez tuée ! Vous vous
êtes servi de moi comme d’une arme pour la tuer !
DE LUNEVILLE
(accablé) : c’est bien à elle que tu
ressembles, Frédéric. Ton cœur est aussi dur que la pierre
d’obsidienne.
FREDERIC :
Vous devriez savoir que la condition d’esclave n’est pas propice
à adoucir les âmes…
DE LUNEVILLE :
Si Reine avait daigné m’accorder un regard, j’aurais
peut-être tout quitté pour vivre avec elle. Nous aurions pu gagner
les îles anglaises.
FREDERIC (sarcastique) :
Vous moquez-vous, Monsieur de Lunéville ? Vous auriez
abandonné votre plantation, vos richesses et même votre
famille ? Vous vous seriez expatrié, vous ? Pour une femme
avec laquelle vous n’avez sans doute jamais échangé un
mot ? Voilà bien la preuve qu’elle n’était pour
vous qu’un corps sans âme !
DE LUNEVILLE :
Détrompe-toi, Frédéric. Je lui ai parlé…Une fois…
FREDERIC (menaçant) :
Une fois ?
DE LUNEVILLE :
La nuit de…ta conception…
FREDERIC :
La nuit de l’infamie ? Qui diable êtes-vous donc, Monsieur de
Lunéville ?
DE LUNEVILLE
(accablé) : Je ne suis pas un monstre mon petit, je ne suis
qu’un homme… et ton père…
FREDERIC :
Je ne sais trop ce que vous êtes en réalité, Monsieur de
Lunéville, mais je puis vous affirmer que, pour moi, vous ne serez
jamais un père ! Vous n’êtes que l’agresseur de
ma mère ! (Il sort en claquant la porte).
DE LUNEVILLE
(en un cri) : Frédéric ! (A mi-voix)
Frédéric, ne me laisse pas seul… (Un instant de silence.
Bruit des insectes nocturnes, puis évocation de Reine par de
Lunéville resté seul) : Reine, soleil sombre de ma
jeunesse… Comment avouer à l’enfant qui est né de
notre unique étreinte que je n’ai osé te violenter que
parce que j’étais ivre… Ivre, non comme ce soir ou les
vapeurs de l’alcool épaississent mes pensées et
alourdissent ma langue, mais
d’une ivresse violente qui m’avait, corps et âme, envahie
après avoir subi l’humiliation de ton crachat public ! (Il
se verse à nouveau un verre de rhum : cliquetis du cristal et bruit
du liquide versé). Comment lui avouer que je revis chaque nuit cette
nuit où je fus brusquement pris de folie ?
(Il revit la scène qui précéda le
viol de Reine. C’est le jeune de Lunéville, qui, prit de boisson
et éperdu de désir, pénètre, titubant et
balbutiant, dans la geôle de la jeune esclave enchaînée) : Je veux te parler, Reine !
REINE :
je n’ai rien à vous dire ! Vous êtes ivre !
DE LUNEVILLE :
Ivre de toi, qui m’a rendu fou ! Daigne au moins
m’écouter !
REINE :
Je suis obligée de vous écouter ! Ne suis-je pas
enchaînée ?
DE LUNEVILLE :
Il ne tient qu’à toi, tu le sais, d’être libre et
installée dans une jolie case, avec un petit jardin…
REINE :
…et dans la jolie case, il y aurait une jolie chambre dont le lit vous
serait ouvert…
DE LUNEVILLE :
Ne pourrais-tu plutôt m’ouvrir ton cœur ?
REINE (Avec
dégoût) : Mon cœur ? Vous avez acheté
mon corps par violence et vous osez espérer mon cœur ?
DE LUNEVILLE :
Je te propose une vie facile…
REINE :
Vous m’avez rendue esclave. Vous ne ferez pas de moi une esclave
prostituée !
DE LUNEVILLE : Et si je t’affranchissais ?
REINE :
Cela me rendrait-t-il mon village, ma famille et le fier guerrier auquel je fus
promise ?
DE LUNEVILLE (Menaçant) : Si
tu n’es pas à moi, tu ne seras à aucun autre homme,
Reine !
REINE :
Je préfère mourir que d’être à vous !
DE LUNEVILLE :
Tu me hais donc tant que cela ?
REINE :
Plus que cela, Monsieur de Lunéville ! Je vous
méprise !
DE LUNEVILLE
(désespéré) : Mais que t’ai-je donc
fait ?
REINE :
L’ivresse vous ferait-elle perdre la mémoire ? Vous et votre
race maudite, vous m’avez arrachée aux miens, j’ai
été brutalisée, privée de ma liberté,
exportée, vendue, humiliée, affamée et vous osez me
demander sans rougir ce que vous m’avez fait ? Vous êtes un
homme indigne, Monsieur de Lunéville !
DE LUNEVILLE
(passant, sous l’effet de l’alcool, du désespoir
à la rage) : Puisque tu n’es qu’une esclave,
appelle moi Maître !
REINE :
Jamais !
DE LUNEVILLE
(Saisi de folie éthylique) : Que j’aille en
enfer, s’il le faut, mais cette nuit, tu m’appartiendras,
Sorcière d’Afrique ! (Il se jette sur elle. Bruit de
lutte, de tissu déchiré et de gémissements
étouffés par une main brutale).
6,30 mn
______________________________________
7ème
scène : L’intendant raciste, Maya, l’intendant puis
Frédéric et de Lunéville.
Voix off : Paris.
Mai 1789
(Heurts violents à la porte de
l’Hôtel de Lunéville) :
MAYA (Apeurée) :
Qui est là ?
L’INTENDANT (Voix à la fois vulgaire et assurée) :
Ouvrez, s’il vous plait !
MAYA :
Qui êtes- vous ? Que voulez-vous ?
L’INTENDANT : Je dois voir Monsieur de Lunéville ! Je suis son
intendant !
MAYA :
Son intendant ?
L’INTENDANT (Avec humeur) : Ah ça ! Souffrez-vous de surdité ? Je suis le
responsable de sa propriété de Clamart !
MAYA :
De Clamart ? Je ne vous connais pas et Monsieur n’est pas
là !
L’INTENDANT : Vous êtes sans doute la servante ? Ouvrez-donc,
voyons ! Etes-vous dans l’intention de me laisser lanterner toute la
sainte journée ? Je ne suis pas un gueux ! Je suis porteur d’un
message urgent !
MAYA (Entr’ouvrant
la porte et s’exprimant avec timidité) : Entrez,
Monsieur. Que puis-je pour vous ?
L’INTENDANT (Interloqué à la vue de Maya) : Mais vous
êtes… Bon sang ! Qui diable es-tu ?
MAYA (Craintive) : Je suis la gouvernante…
L’INTENDANT : La gouvernante de qui ?
MAYA :
La gouvernante de Monsieur de Lunéville !
L’INTENDANT : La gouvernante de… Ah, j’ai compris ! Il
t’a ramenée de
MAYA :
Nous arrivons de
L’INTENDANT : De
MAYA (Avec
froideur) : C’est ce qu’on dit…
L’INTENDANT : Jamais vu ça ! Une personne aussi noire que toi,
c’est pas Dieu possible ! Comment se fait-il que tu parles
français ?
MAYA :
J’ai appris le français à Saint Pierre !
L’INTENDANT : Saint Pierre ? Connais pas !
MAYA :
Saint Pierre de
L’INTENDANT : Saint Pierre de
MAYA :
C’est
L’INTENDANT (Moqueur) :
MAYA :
Je le transmettrais, Monsieur.
L’INTENDANT : Tu lui diras que, dans ses vergers et dans ses
champs de Clamart, les fruits et légumes commencent à se faire
rares. Quant aux volailles, on pourra bientôt les compter sur les doigts
des deux mains… Nous ne tiendrons pas longtemps encore…
D’autant plus que des bruits inquiétants circulent…
MAYA (Bredouillant, terrifiée) : Des bruits inquiétants ?
L’INTENDANT : On dit que le désastre est imminent… Dans les
campagnes rôdent des individus louches, munis de gourdins, de haches et
de teint presqu’aussi sombre que le tien… L’Enfer semble
avoir ouvert ses portes !
MAYA :
Je ne manquerai pas de faire part à Monsieur de votre visite.
L’INTENDANT : Qu’as-tu à bafouiller ainsi ? On jurerait que
je te fais peur !
MAYA (Pétrifiée) :
Peur, moi ?
L’INTENDANT (Méprisant) : Aussi idiote que noire ! (Il
sort : Bruit de bottes et de porte qui claque).
MAYA (restée seule, se parle à haute
voix) : Seigneur ! Je me
sens glacée ! Quand me déferai-je de cette terreur qui,
depuis mon enfance, me saisit à chaque fois que je me retrouve seule
avec un homme blanc ? De celui-là, je ne saurai dire quel est le trait
dominant : la violence ou le mépris ? Notre entretien fut bref
mais j’ai eu tout loisir de ressentir douloureusement leur double
poids… (Bruit de conversations, rires et cliquetis de clef. Lorsque la
porte s’ouvre, bribes de chants révolutionnaires entonnés
par la foule, dans la rue) :
« La boulangère a des écus
Qui ne lui coûtent guère… (Bis)
Elle en a, je les ai vus…
J’ai vu la boulangère aux écus…
DE LUNEVILLE (Entrant avec Frédéric, il fredonne gaiement la suite de
la chanson) :
Ah ah ah oui vraiment
La boulangère est bonne enfant… »
(Gaiement) : Quelle est l’origine de cette amusante chanson
de rue, mon bon Frédéric ?
FREDERIC (Idem) :
C’est
Faim et sa colère devant les grilles de son
château, l’expression suivante : « S’ils
n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! »
C’est depuis que les harengères des faubourgs l’ont
surnommée « la boulangère »…
DE LUNEVILLE
(Riant aux éclats) : La boulangère ?
Excellent ! Tu entends ça, Maya ?
MAYA
(toujours émue) :
Maître, vous avez eu une visite…
DE LUNEVILLE :
Une visite ?
MAYA :
Il m’a dit qu’il était votre Intendant… Votre
Intendant de…Clamart, je crois ! Quel homme effrayant !
FREDERIC (Laissant
percer un brin d’inquiétude) : J’espère qu’il ne t’a pas brutalisée,
Maya ?
MAYA :
Non pas ! C’est son regard qui m’a fait peur. J’ai
déjà croisé ce regard là :
C’était sur le navire négrier qui m’emportait vers la
terre de Martinique…
DE LUNEVILLE :
Voyons, Maya, ce gaillard est certes un peu frustre, mais ce n’est tout
de même pas un coupe-jarret ! Que voulait-il ?
MAYA :
Il voulait vous prévenir … Il dit que la pénurie
guette ! (Désolée) : Qu’allons-nous
devenir, mon Dieu ! Nous allons tous mourir de faim !
DE LUNEVILLE
(Rassurant) : Ma bonne Maya, ne te désespère pas
avant l’heure. Nous disposons encore de quelques réserves et nous
sommes loin de faire partie des plus démunis ! Sais-tu qu’il
se passe à Paris, en ce moment, des événements beaucoup plus extraordinaires !
L’Assemblée Nationale est sans dessus dessous et manifeste sa
défiance tandis que le Roi…
FREDERIC (L’interrompant)
…Le Roi s’obstine, poussé par l’Autrichienne…
DE LUNEVILLE
(Mécontent) : L’Autrichienne ? Voilà un
surnom infiniment moins débonnaire que le premier, mon garçon et
qui fleure l’irrespect… Partagerais-tu l’acrimonie des
petites gens de Paris ?
FREDERIC :
Cela n’aurait rien
d’étonnant ! Si je ne fais pas partie des parisiens, je fais
certes partie des petites gens et ne saurai rester insensible à leurs
inquiétudes… Ce sont les miennes !
DE LUNEVILLE :
Je ne sais trop comment me situer, en cette étrange
période… Lorsque le peuple
et les Cercles s’agitent, on peut tout craindre…
FREDERIC :
Ou tout espérer !
6,30
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8ème Scène : La nuit
des Lucioles.
Maya, Frédéric, De Lunéville
______________________________________
VOIX OFF :
Paris. Hôtel de ville de Lunéville. 17 Juin 1789.
FREDERIC (Appelant)
: Maya !
MAYA :
Je suis là !
FREDERIC :
Maya, qu’as-tu fait des cocardes tricolores que j’ai
rapportées hier soir des Tuileries ?
MAYA :
J’ai fait ce que tu m’as demandé, mon petit :
j’ai cousu l’une d’elle sur ton chapeau…
FREDERIC (Gaiement) :
Merci, douce Maya ! Ce soir plus
que jamais, il faudra arborer fièrement les couleurs de
MAYA :…
Et j’ai cousu l’autre cocarde sur le chapeau de Monsieur de
Lunéville…
FREDERIC (Contrarié)
: Mais je ne t’ai jamais demandé cela !
MAYA :
J’ai du mal comprendre… Excuse-moi… Je m’en vais l
‘ôter à l’instant !
DE LUNEVILLE :
Laisse donc cette cocarde où elle est, Maya !
FREDERIC :
Vous n’y pensez pas, Monsieur ! Si certains de vos vieux amis vous
rencontrent…
DE LUNEVILLE :
Je ne crois pas que, par les jours qui courent, mes anciens amis hantent comme
moi, les rues parisiennes…
FREDERIC (Ironique) : Monsieur Bernardin de Saint Pierre est sans
aucun doute, pour les démunis, un excellent avocat et il est vrai que certains de vos nouveaux amis sont désormais
anti-esclavagistes !
DE LUNEVILLE :
Tu sais très bien que nous autres, nous ne sommes pas tous logés
à la même enseigne. La chambre d’Agriculture a soigneusement
sélectionné, pour constituer
son élite, ses membres les plus ultras ! Ceux qui se plaignent
de l’abondance des nègres…
FREDERIC (Aigrement) :
Ce sont bien, il me semble,
à ces mêmes nègres q’ils ont offert le voyage
jusqu’à
DE LUNEVILLE :
Abandonne ce ton persifleur, Frédéric. Ce n’est bien
entendu pas du nombre de coupeurs de cannes à sucre qu’ils se
plaignent, mais de ceux qu’ils nomment les «nègres à
la journée » !
FREDERIC :
Je ne connaissais jusqu’ici que les « nègres à
talent ». Qu’est-ce que c’est que ces nouveaux
nègres-là ?
DE LUNEVILLE :
Les nègres à talent, tu le sais parfaitement, sont pourvus de
métiers. Ils travaillent à l’habitation ou sont
loués à l’extérieur. Tandis que les nègres
à la journée sont des colporteurs qui se déplacent dans
les campagnes avec un billet d’autorisation de leur maître. Le
petit salaire qu’ils touchent et leur vie plus libre donne un esprit
frondeur qui inquiète aussi bien les autorités que les
« habitants ». On leur reproche de donner le mauvais
exemple et de prôner le marronnage des coupeurs de canne.
FREDERIC (Avec
amertume) : Etrange île
que celle où une poignée d’esclaves vagabonds fait trembler
l’oligarchie !
DE LUNEVILLE :
Oublie ton île Frédéric et revenons à Paris…
Quel dommage, mon cher, que nous n’ayons pu assister à la
séance d’ouverture des Etats Généraux !
Monsieur de Necker n’y a pas été de main morte. Ecoute ce
que je lis dans « les Annales des Assemblées ». (Il
feuillette un journal) : C’est Necker qui parle :
« Un jour viendra peut-être,
Messieurs où jetterez un regard de compassion sur ce malheureux peuple
dont on a fait tranquillement un barbare objet de trafic ; sur ces hommes
semblables à nous par la pensée et surtout par la triste
faculté de souffrir ;
sur ces hommes que, sans pitié pour leurs douloureuses plaintes,
nous entassons au fond d’un vaisseau pour aller ensuite à pleines
voiles les présenter aux chaînes qui les attendent… malheur
et honte à
FREDERIC : Je vous l’accorde bien volontiers, Monsieur. Mais puisque vous
me demandez mon avis, je vous avoue que nous autres, esclaves, avons moins
besoin de compassion que de justice…
DE LUNEVILLE
(avec humeur) : Ce que tu peux être grincheux, mon
cher ! Même Necker n’a pas grâce à tes
yeux !
FREDERIC :
Détrompez-vous, je respecte fort Monsieur de Necker, qui me semble
être homme de bien, mais je reste persuadé que le sort de ceux
qu’on priva de liberté dépend plus des armes que des
larmes…
DE LUNEVILLE :
Tu souhaites donc la vengeance, même si elle entraîne un fleuve de
sang ?
FREDERIC :
Je n’ai eu à faire choix ni des larmes ni des armes. On m’a
imposé les premières et on m’a interdit les secondes !
Je puis cependant m’enorgueillir de n’avoir jamais ni
humilié ni frappé
personne…
DE LUNEVILLE
(appelant) : Maya !
MAYA (entrant,
essoufflée) : Me voici, Monsieur !
DE LUNEVILLE :
Maya, ai-je jamais levé la main sur ton protégé
Frédéric, ici présent ?
MAYA :
Jamais, Maître.
DE LUNEVILLE :
Ai-je jamais levé la main sur toi, Maya ?
MAYA :
Certes non, Maître ! Pourquoi me demander cela ?
DE LUNEVILLE :
Parce que Frédéric s’obstine à me placer dans le
camp des brutes !
MAYA
(Ton de reproche) :
Frédéric !
FREDERIC (Glacial) : Ma mère, elle, savait dans quel camp
ranger Monsieur de Lunéville !
DE LUNEVILLE
(Furieux) : Jeune impertinent ! Prends garde ! tu abuses
de ma mansuétude et si je ne me retenais…
FREDERIC (Toujours glacial) : Que feriez-vous donc, Monsieur de Lunéville, si vous ne
vous reteniez point ?
DE LUNEVILLE :
J’ai tout essayé pour ne rapprocher de toi, mon garçon.
J’ai ouvert mon esprit à de nouvelles idées…
j’ai renié les préjugés de ma classe. J’ai
abandonné ma famille et le charme de ma vie à l’habitation.
Et voilà que moi, Arnaud de Lunéville, fils d’Eulme et de
Blanche de Lunéville, grands békés de
FREDERIC :
Je n’en demande pas tant, Monsieur de Lunéville.
DE
LUNEVILLE : Ne sois pas si
froid, mon garçon ! Tu sais bien que je ne peux pas redonner vie à ta
mère, bien que ce soit l’un de mes plus ardents regrets !
FREDERIC (Menaçant) :
Ne parlez pas de ma mère, Monsieur de Lunéville !
DE LUNEVILLE :
Te viendrais-t-il à l’idée de lever la main sur moi ?
FREDERIC (Ironique) :
Moi ? Lever la main sur mon maître, Vous n’y pensez pas ?
DE LUNEVILLE :
Je ne supporte plus ton éternelle acrimonie. Que te faut-il, nom de
Dieu ?
MAYA (Suppliante) :
Maître, il ne faut pas jurer !
DE LUNEVILLE :
Ce bougre-là ferait damner un saint ! (A Frédéric) :
Frédéric, que te faut-il pour cesser de me torturer ?
FREDERIC :
Ce qu’il me faut ? Ce qu’il me faut, Maître !
Il me faut la fin de l’esclavage ! Vous entendez :
l’abolition de l’esclavage ! Ma réponse vous
suffit-elle ?
MAYA (Avec douceur) : Voyons, mon
petit, tu vois bien que nous ne sommes plus, désormais, traités en esclaves !
FREDERIC :
C’est pourtant ce que nous sommes, Maya. Des esclaves ! Des esclaves
et rien d’autre ! (A de Lunéville) :
Aujourd’hui, vous n’êtes plus un béké fouetteur
mais voue l’avez été, comme votre père et comme
votre grand-père !
DE LUNEVILLE :
Devrais-je porter toute ma vie le poids du passé ?
FREDERIC :
Je le porte bien, moi ! Puisque vous faites référence
à l’histoire, permettez-moi de vous faire lecture d’un texte
historique et pourtant encore récent : Il date d’un peu moins
de cent ans et est signé de la main de Louis XIV, Roi des
français…
Ecoutez : C’est un passage du Code
Noir… (A Maya qui tente de s’esquiver) :
reste-là, Maya, cela nous concerne tous ! (Il lit calmement) :
« Liste des
châtiments et des objets de
coercition les plus courants :
-
Les quatre piquets : l’esclave est
attaché, nu, à des piquets pour recevoir le fouet.
-
La brimballe : l’esclave est suspendu par les
mains.
-
La rigoise : cravache en nerf de bœufs
remplaçant le fouet ou le chat à neuf queues.
-
Les ceps : fers aux pieds et aux mains.
-
La barre : poutre placée à
l’extrémité basse du lit et percée de trous
où l’on enferme une ou deux jambes de l’esclave.
-
Le collier de fer : surmonté parfois
d’une croix de Saint André, il est muni de deux bras
élevés qui empêchent la fuite de l’esclave dans les
bois.
-
Le tap en bouche : grillage placé devant
la bouche de l’esclave pour l’empêcher de mâcher la canne à sucre.
-
La carcan : collier de bois enserrant le cou et
le poignet de l’esclave.
-
Le baillon : chiffon enduit de piment
enfoncé dans la bouche de l’esclave.
-
La fourmilière : l’esclave nu est
frotté de sucre et lié à un pieu proche d’une
fourmilière.
-
Les lattes de fer : la plante des pieds de
l’esclave qui a fui est brûlée au fer rouge.
-
Le canon : remplir de poudre l’anus de
l’esclave et l’allumer… »
Dois-je continuer ?
DE LUNEVILLE :
Regarde ton œuvre, Frédéric ! Maya est en larmes !
FREDERIC :
Sèche tes pleurs, Maya ! (A de Lunéville) : Vous
vous demandiez tout à l’heure ce que je voulais, Monsieur de
Lunéville ? Je veux oublier cette liste infamante !
(Bruit de 2 portes qui claquent. Maya resté
seule, monologue) :
MAYA :
Ce soir-là, je passais la soirée toute seule. Monsieur De
Lunéville ne quitta pas sa chambre. Il s’enferma avec une
bouteille de rhum et refusa de souper. Quant à Frédéric,
il sortit de bonne heure sans mot dire, le visage impassible et la cocarde au
chapeau.
La nuit tombée, je me mis à la
fenêtre et, contemplant la ville
à mes pieds, je vis avec stupéfaction mille lucioles
s’allumer peu à peu à chaque fenêtre. Tout d’abord, je me sentis
brusquement projetée dans le passé, lorsque, adolescente, je
contemplais la gigantesque montagne, du seuil de ma pauvre case, après
le coucher du soleil. (Son faible puis devenant intense des bêtes
nocturnes antillaises). Le clignotement des bêtes à feu
illuminait les savanes pentues d’une myriade de lueurs frissonnantes tandis que montait le son des insectes
nocturnes… (Brusque silence) . C’est alors que je revins sur
terre. Nous n’étions pas sur les flancs de la montagne
Pelée, l’année de mes seize ans. Nous étions
à l’hôtel De Lunéville, à Paris, le 10 juillet
1789 et les soi-disant lucioles n’étaient autres que les flambeaux
et les lampes reflétés par
6,30
____________________________
9èm scène : 14 juillet 1789.
VOIX OFF : Récit de Maya et de
Frédéric
MAYA :
Depuis cette scène dramatique, les deux hommes
s’évitèrent autant que possible, sortant
séparément et je me désolais, ayant pu un instant
espérer une improbable réconciliation… A l’aube de ce
matin là, cependant, ils partirent ensemble, sans se concerter et une
sourde rumeur envahissait déjà la ville lorsque je les vis
disparaître, côte à côte et silencieux, remontant la
rue qui longe
(Rumeurs urbaines. Bruit de manifestation. Bribes de
chants révolutionnaires. Cris lointains : « A la lanterne !
A
Je me
souvins alors que Frédéric m’avait déjà
parlé de
FREDERIC :
Un soleil brûlant fit son apparition au moment même où
MAYA :
Au milieu de la foule grondante, serrés l’un contre l’autre,
Frédéric et notre maître avançaient eux aussi vers
la sinistre forteresse, cernés par les tirs nourris des fusils des
contre émeutiers…
(Rétrospective : Salves diverses :
canonnades et fusillades. Bruits de pas rapides d’une foule compacte.
Cris menaçants : « A
DE LUNEVILLE (Voix
essoufflée) : Frédéric, je crois bien qu’il
nous faut rentrer !
FREDERIC : C’est à vous de rentrer, Monsieur ! Votre place
n’est pas là !
MAYA :
Ils se turent et continuèrent à marcher côte à
côte... Une brusque déflagration explosa au sein du groupe compact
dont ils faisaient partie… Des corps inanimés d’hommes et de
femmes jonchèrent le sol. Monsieur de Lunéville fut atteint au
flanc droit. La douleur ne tarda pas à le submerger tandis que ses
jambes se dérobaient sous lui… Mon garçon,
pétrifié, reçut dans ses bras mon maître chancelant…
(Rétrospective : Cris de
douleurs des blessés et râles des mourants. Salves sporadiques)
DE LUNEVILLE (Voix faible) :
Frédéric, écoute-moi bien, car je sens que mes forces
m’abandonnent… Tu dois savoir que j’ai signé hier
votre lettre d’affranchissement, à Maya et à
toi-même. De toute façon, les peuples et l’histoire ont fait
leur choix : l’esclavage sera bientôt aboli, en France comme
dans les îles et tu es désormais libre de vivre selon ton bon
plaisir… J’ai remis à Maya les clefs d’une cassette qui
contient de quoi assurer votre avenir à tous eux…
MAYA :
Il me fut rapporté que la voix et le regard sombre de
Frédéric ne laissèrent percer la moindre émotion.
(Rétrospective : retour à
l’ambiance sonore de
manifestation de rue).
FREDERIC :
Est-ce la proximité de la mort qui vous pousse à me
révéler ceci, Monsieur ?
MAYA : La froideur de la question fit naître une
profonde tristesse sur le visage livide du blessé. Les yeux fixés
sur le jeune homme, Monsieur de Lunéville exhala, en un souffle, ces
ultimes paroles…
(Rétrospective : retour à
l’ambiance sonore de
manifestation de rue).
DE LUNEVILLE : Je te demande pardon, mon fils… A toi et aux tiens… Pardon
pour moi et pour tous les miens…
MAYA :
Frédéric, brusquement emporté par une violente poussée
de la houle humaine qui s’avançait inexorablement,
n’eût ni le temps de retenir notre maître, ni même
celui de le voir s ‘effondrer, mortellement atteint… Les
émeutiers se déployèrent comme un vol d’ibis rouges
affamés au dessus de l’embouchure du grand Fleuve…
FREDERIC
(Rétrospective) : Une
heure après l’attaque du pont-levis, soldats et assaillants
étaient également couverts de sang, car, désormais, le
peuple n’était plus seulement
désespéré : il était armé ! Depuis
les tours, canons et fusils mitraillaient au hasard et la foule reculait en
grondant, laissant derrière elle des cadavres piétinés que
nul ne ramassait car on emportait plus que les blessés à
l’abri des maisons. L’odeur de la poudre devint suffocante. La multitude
déferla sur les quais du Pont Neuf et on pu assister à une
scène inouïe :
Le soleil se couchait tandis que
Dansons
VIve le son, vive le son
Dansons
Vive le son du Canon…
MAYA :
La nuit était tombée lorsque Frédéric, las, sale et
meurtri, frappa, titubant, à notre huis. J’entrevis son visage et
ses mains maculées de sang. Mon cœur se mit à battre la
chamade mais, en lui ouvrant la porte, je n’osai point lui poser la
question qui me brûlait les lèvres. Sans mot dire, il se dirigea,
telle une statue de pierre, vers sa chambre à coucher. Il semblait si
épuisé que je ne pus que l’aider à se mettre au lit.
Adossé aux oreillers, il poussa un soupir déchirant et me tendit
la main, luttant contre le sommeil qui tentait de l’emporter.
FREDERIC :
Maya, ne me quitte pas et berce moi, comme lorsque j’étais enfant.
Tu dois savoir que moi, Frédéric, esclave de
MAYA :
Il souriait, au travers des larmes qui coulaient sans retenue sur son beau
visage et je lui souriais en retour. Je ne pus, cependant,
m’empêcher de le soumettre à la fatidique question :
« Frédéric, mon petit, qu’est-il donc
arrivé à ton père » ? Il me
répondit avec, dans la voix,
une étrange et nouvelle
douceur…
FREDERIC : Monsieur de Lunéville est mort pour sa patrie…
6,30mn
______________________________________
Scène 10 et dernière. Retour à
l’Hôpital de St Pierre en mai 1902.
Elise et Sœur Luc. Les jeunes malades
carnavalières (cf 1ère scène)
________________________________
VOIX OFF : Nous sommes de retour, le 6 mai 1902, à St Pierre de
l’
hôpital de
(On entend au loin les chants des jeunes malades qui
entonnent des refrains lestes) :
La mè a dada
Ka dansé kalenda
La fi anlèya
Ka dansé la samba…
SŒUR LUC (Essuyant ses larmes) :
Quel touchant récit, ma bonne Elise… et quelle morale
édifiante ! Je vous promets de prier de tout mon cœur, ce
soir, pour le repos de l’âme de votre chère Maya, de
Frédéric Bastille et de ses descendants…
ELISE (Voix
lasse) : Je crois qu’il n’est guère bon pour les
personnes d’âge de tant remuer le passé… Cela donne
envie de dépasser le présent et d’entrer dans le futur de
l’éternité… Maya et ma pauvre mère me manquent
tant…
SŒUR LUC : Il ne faut pas songer à cela, mon amie… mais je
vois que vous êtes lasse… Vos yeux se ferment… Je vais aller
faire taire ces braillards qui vous dérangent ! Ils sont sans doute
encore ivres ! (Elle entrouvre la porte et sermonne les fêtards) :
Allez vous enfin vous calmer ? Une vieille dame tente ici en vain de
trouver quelque repos ! (Le
silence se fait) : Eh
bien, mon amie, peut-être ne sont-ils pas tout à fait insensibles
à la honte ? Nous avons droit à une trêve !
Essayez donc de dormir…
ELISE (Faiblement) : Je vais dormir, Sœur Luc. Je sens que je vais
dormir…
SŒUR LUC : Reposez-vous, Elise… Moi, je vais rester là,
à vos côtés et je vais invoquer
Tiens… Qu’est-ce que c’est que
ça ? Un papier qui traîne par terre ? (Bruit de
papier ramassé). Ces femmes de service sont décidément
sans vergogne ! Notre Mère supérieure est pourtant
intransigeante sur le plan de la propreté de son
hôpital ! Voyons…
Où ai-je mis mes lorgnons ? Une lettre ? Sans doute une
visiteuse l’aura-t-elle égarée… mais laquelle ?
Dieu m’est témoin que l’indiscrétion n’est pas
mon pêché mignon, mais il faudra sans doute rapporter cette
missive à son propriétaire… Ecoutez donc, ma bonne
Elise : (Elle lit avec application) :
Saint Pierre de
Mon cher Frère,
Je n’ai que le temps de t’écrire
quelques mots afin de te rendre compte de l’événement qui met
en émoi toute
alourdit
l’air ! Cette nuit, nous avons entendu plusieurs détonations
et nous avons aperçu des éclairs qui faisaient penser à la
chute de la foudre, lors d’un gros orage… Depuis ce matin, cette
pluie de cendre a redoublé : on en boit, on en mange, on en
respire, on en avale… Il y en a partout… Nous devions passer
quelques jours au Morne Rouge, mais il paraît que la couche de cendre y
est si épaisse qu’on ne distingue plus, dans les arbres, les fleurs des feuilles.
Je ne pourrai guère te dire plus que cela,
mais on n’est pas sans crainte, ici. Les magasins et les écoles
sont restés fermés et les Propriétaires du Prêcheur
ne peuvent pas rester dans cette commune. On dit même que le Gouverneur
va mettre
Il est
nécessaire que les deux cratères s’éteignent, le
cratère volcanique aussi bien que le cratère politique. Nous
t’embrassons et espérons avoir de meilleures nouvelles à te
donner le 10. Mon futur époux se rappelle à ton bon souvenir.
Ta
sœur, Délice.
(Bref silence de Sœur Luc, pendant lequel elle
replie la lettre).
Mademoiselle Delmont se prénomme Délice
et est passée tantôt visiter ses bonnes œuvres. C’est
une jeune fille de fort bonne éducation, bien qu’un peu
rêveuse… (Ton indulgent) :
Ca n’a pas vingt ans… Elle a du, par mégarde, laissé
choir son courrier… Nous allons bien vite réparer cela… Le
jardinier est sur le point de partir au bourg… (Dans le quartier des
malades, les chants licencieux reprennent de plus belle et Sœur Luc
vitupère) : Seigneur ! Ces gens-là ont le diable au
corps ! (Sourd grondement venu des entrailles de la terre. Brusque
silence des jeunes malades) : Mon Dieu ! La terre
tremble ! (Remue ménage. Des objets se fracassent bruyamment
sur le sol. Sœur Luc, furieuse, s’adressant aux malades brusquement
silencieux ) : Honte sur vous et sur vos chants licencieux ! Nous
sommes entrés en Carême ! Repentez-vous,
malheureux ! Dieu vous fait
sans doute connaître sa colère ! (A Elise) : Ma
bonne Elise, n’ayez
crainte ! Ce n’est que le Volcan ! Je suis toujours là,
auprès de vous ! Nous allons prier ensemble… Donnez-moi votre main … Mon Dieu, elle est
toute froide ! Ouvrez les yeux, Elise, ouvrez les yeux ! Ne mourrez
pas ! (Elle crie) : Madame Elise ! (Elle éclate
en sanglots. La terre gronde. Une cloche égrène un son lugubre).
6,30
___________________FIN______________________
Générique succession des scènes
Première le 8 mai 2002
Dernière scène le 21 mai 2002
Ouverture de la scène 2
A Saint
Pierre de
Revenons en janvier 1789 à «
Le Propriétaire vient de convoquer dans son
bureau le jeune mulâtre
Frédéric 18 ans
premier du nom et sa Da,Maya approche la
quarantaine
Ouverture scène 3
Le jeune
esclave mulâtre, Frédéric et sa Da Maya ont été
emmenés à Paris
par leur maître Arnaud de
Lunéville .
En découvrant le nouveau monde , ils se
retournent sur leur passé !
Ouverture scène 4
Frédéric jeune esclave mulâtre, de Saint Pierre et Maya
sa Da africaine ont été
emmenés à Paris en 1789 selon le bon plaisir leur maître, le béké
, Arnaud de Lunéville
Frédéric souhaite découvrir la véritable origine de sa
naissance .
Ouverture scène 5
Paris, mai 1789, Hôtel de Lunéville
Le riche béké Arnaud de
Lunéville vient d’offrir un souper à ses
invités :
Ouverture scène 6
Paris, mai 1789, Hôtel de Lunéville
Tête à tête entre le
Béké Arnaud de Lunéville et le jeune mulâtre
esclave Frédéric
C’est l’heure où la discussion
tourne au règlement de compte …
Ouverture scène 7
Paris , juin 1789, Hôtel de Lunéville
Maya,
Ouverture scène 8
Paris, 17 juin1789, Hôtel de Lunéville
Si pour Frédéric mulâtre esclave
et pour son maître béké, Arnaud de Lunéville cette
date correspond l’illumination de la ville de Paris décidée par l’Assemblée
Constituante, il s’agit pour Maya, plongée dans sa nostalgie de la
nuit des lucioles…
Ouverture scène 9
Paris, 14juillet 1789,
Côte à côte mais
séparé par le mur de leurs
rancoeurs
réciproques, le mulâtre Frédéric et son
maître béké marchent vers
Ouverture scène 10
Retour à
Elise vient de terminer son récit
évoquant l’origine de sa famille d’emprunt
A Sœur Luc …