Incroyable histoire d'un pêcheur et des requins (Trois ans à la Martinique)

Texte de Louis Garaud datant de 1895

Cette histoire vraie n'est peut-être pas vraisemblable. Cependant je connais ce travailleur de la mer, si semblable à un requin avec son front fuyant, ses fortes mâchoires et son large dos voûté ! Si je ne dis pas son nom, c'est de peur de l'empêcher de vivre en paix.

"Les requins de ces parages profitent de ces tueries aveugles. Ils connaissent le vieux pêcheur et le flairent à distance. Ils accourent en foule aussitôt qu'ils voient sa pirogue surnager et sa silhouette se dresser au-dessus de l'eau. Le pêcheur les connaît aussi. Il les sait hardi, violents et voraces comme lui. Quand il les aperçoit, tournoyant autour de sa barque et montrant leur dos mostrueux hérissé de nageoires luisantes, il leur parle d'un ton familier et bourru : "Ah ! vous voilà ! vous avez faim ? Vous réclamez votre pitance ? Soyez patients, je vous paierai 'impôt. Vous êtes encore mois impitoyables et mois exigeants que les hommes. Alllons ! paix ! Vous allez faire chavirer ma barque. Ah ! c'est toi, vieux loup, qui heurte aussi l'avant ? Prends garde !" Et de sa rame il frappe à coups rudes sur les plus impatients et les plus audacieux.
Brusquement toute la bande en tumulte s'enfuit d'instinct, pour se mettre à l'abri, lorsque le pêcheur jette au loin une cartouche de dynamite. On entend une détonation sourde dans les profondeurs. Un remous terrible se produit à la surface de la mer en soulevant des vagues d'écume. Le corps du bateau gémit douloureusement dans toute sa masse. Quand le calme s'est rétabli, le pêcheur plonge et glisse dans l'abîme, le long des flancs du bateau mort. Il pénêtre par une issue dans l'obscurité vitreuse des enfoncements intérieurs où il il entrevoit, à travers ces ténêbres rayées de clartés douteuses, les poissons étourdis par la commotion, étendus leur ventre blanc en l'air, avec quelques palpitations encore, et faciles à prendre. Il n'a qu'à choisir. A la hâte, il fait sa provision, puis, en rampant, sort du navire, avec un poisson entre ses dents, un sous chaque bras, un dans chaque main, donne du pied contre la coque et remonte. Mais les requins l'attendent et lui barrent le chemin. Ils sont là menaçants, réclamant leur part. Il s'ouvre hardiment un passage au milieu d'eux, distribue un poisson à gauche, un poisson à droite, revient à la surface de l'eau, dépose dans sa pirogue le reste de sa pêche et replonge.
Tant qu'il reste du poisson dans le bateau, il passe et repasse à travers cette foule insatiable de mécontents.
Enfin, après avoir terminé sa pêche et regagné sa pirogue, le vieux pêcheur voit parfois un requin, peu satisfait, émerger au-dessus de l'eau, dresser sa tête vers la pirogue, appuyer son cou sur le bord, la faire pencher verslui et happer quelques poissons dans le tas, malgré la colère du pêcheur qui l'injurie et le frappe à coups de rame.

Au demeurant, les incrédules pourront aisément vérifier ce que je viens de leur conter, s'ils se rendent, un dimanche, à Case-Pilote, avec la foule des promeneurs. En débarquant, ils apercevront sur le bord de la mer, tout à gauche, une maison avenante dont la porte est toujours ouverte. Ils entreront sans frapper, comme je l'ai fait moi-même. Le maître de la maison qui est maire du village, leur tendra la main, les forcera à se reposer, les retiendra chez lui. Et, avec sa bonne humeur habituelle, il leur redira l'histoire véridique du pêcheur de Bellevue.

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